100 Abandoned house : une esthétique urbaine. Sur l’idéal romantique de la ruine.
Papiers

100 Abandoned Houses (1), est le titre d’un projet artistique, mené par le jeune photographe Kevin Bauman. Il consiste en une série de clichés d’une centaine de maisons laissées à l’abandon, récemment ou non, aux environs de la ville de Detroit (USA). Cette série a cela de particulier, outre ses qualités esthétiques notables, qu’elle tend au style documentaire, incarnant un idéal aux accents poétiques et mélancoliques, illustrant le déclin d’une ville de plusieurs millions d’habitants. Detroit est en effet un ancien fleuron de l’industrie automobile américaine – qualifiée même d’Arsenal démocratique pendant la Seconde Guerre Mondiale – désormais enraciné dans la désuétude.

Cette série de photos prises dans la banlieue de Detroit, est le fruit d’un projet personnel, pour lui qui est plus habitué aux prises de vues commandées par diverses agences, d’architecture ou de design. Habitant lui-même à quelque miles de Detroit, à Denver plus précisément, Bauman a su mettre au jour les effets de la déréliction économique et démographique en photographiant les maisons abandonnées de son enfance, qui commençaient déjà à apparaître au milieu des années 1950 – mais ignorées alors et depuis lors. Depuis, le phénomène a pris une ampleur considérable.

La fascination que ces photos procurent est quelque part sans doute liée à cette instabilité qui plane au-dessus des grandes villes dites occidentales, notamment depuis ce que l’on a coutume de décrire comme la crise des subprimes, précédée par la déshérence démographique des populations de la classe moyenne plus communément qualifiée de shrinking city. Ce qu’il a de fascinant et tout à fait différent des contingences économico- sociales, c’est cet imaginaire romantique, de bâtiments vétustes, de zones résidentielles fantômes, de ruines en somme, qui documente de manière poignante le délabrement simultané de l’économie, des populations, des villes, puis des vies humaines, en errance forcée, en même temps qu’apparaît un paysage fantôme qui semble déjà appartenir au passé.

Il s’agit alors de comprendre pourquoi ces images fascinent autant, alors même qu’elles n’ont pas le potentiel de l’ancienneté, et que la ville tend à se reconstruire par ailleurs. Géographiquement, Detroit est plus vaste que San Francisco, Boston et Manhattan réunies, villes à l’importance significative. Pourtant, la population y a diminué de deux millions d’habitants. L’effondrement des industries, la corruption politique, la criminalité, la drogue, et les incendies à répétition ont poussé les résidents les plus aisés à fuir. Alors que la majeure partie de la ville est laissée à l’abandon, certains quartiers ont commencé à renaître. Un fossé s’est créé dès lors, un entre deux villes, un tiers temps entre passé délaissé de son présent et futur en construction partielle.

Beaucoup de photos de Bauman ont été prises dans Brush Park, à la périphérie du quartier festif. Au fil des photos prises de part et d’autre de l’Eight Mile Road, on s’imagine aisément face à un document presque historique, relatant une page du système économique occidental qui a largement contribué à la chute de nombre de familles et de destins personnels. Un esprit un tant soit peu contemplatif ne peut que laisser peu à peu place à la poésie. En effet, l’immersion de la nature dans un environnement autrefois dompté puis habité par l’homme, a quelque chose de fascinant, qu’il s’agisse de capturer les contrastes d’une grande ville ou d’admirer la végétation se réapproprier un espace duquel elle avait été bannie.

(1) https://www.kevinbauman.com/projects/abandoned-houses/

(2) https://detroithistorical.org/learn/encyclopedia-of-detroit/arsenal-democracy Au cours de la Seconde Guerre Mondiale, les usines de la ville ont servi à construire des jeep militaires, des bombardiers B-24 et autres chars de combat.

(3) Crise dite des subprimes : crise financière mondiale de 2007 à 2011 ayant pour origine la soudaine insolvabilité des particuliers quant à la possibilité de remboursement de prêts immobiliers aux taux d’intérêts fluctuants.

(4) On qualifie ce phénomène par l’appellation “shrinking city” soit des villes qui perdent en population, qui perdent en activités économiques et donc en attractivité, et enfin où la part de la partie la plus pauvre de la population tend à remplacer celle de la classe moyenne créant ainsi un taux de chômage, d’insécurité et de violences plus élevé que la moyenne nationale. Pour aller plus loin : Daniel Florentin, « Notion en débat : shrinking city », Géoconfluences, 2016.

 

100 Abandoned Houses, is the title of an artistic project led by the young photographer Kevin Bauman. It consists of a serie of photos of around a hundred houses abandoned, recently or not, around the city of Detroit (USA). This series has the particularity, in addition to its notable aesthetic qualities, to tend towards the documentary style, embodying an ideal with poetic and melancholic accents, illustrating the decline of a city of several million inhabitants. Detroit is in fact a former flagship of the American automobile industry – even described as a democratic Arsenal during the Second World War – now rooted in obsolescence.

This series of photos taken in the suburbs of Detroit is the result of a personal project, for him who is more accustomed to shots commissioned by various architectural or design agencies. Living a few miles from Detroit himself, in Denver more precisely, Bauman was able to bring to light the effects of economic and demographic dereliction by photographing the abandoned houses of his childhood, which were already beginning to appear in the mid-1950s – but ignored then and since. Since then, the phenomenon has grown considerably.

The fascination that these photos provide is undoubtedly linked to this instability which hovers over the large so-called Western cities, particularly since what we usually describe as the subprime crisis, preceded by the demographic disinheritance of population. from the middle class more commonly referred to as “shrinking city”. What is fascinating about it, and quite different from economic and social contingencies, is this romantic imagination, of dilapidated buildings, of ghost residential areas, of ruins in short, which poignantly documents the simultaneous dilapidation of the economy, populations, cities, then human lives, in forced wandering, at the same time as a ghost landscape which already seems to belong to the past.

Then, this is a question of understanding why these images fascinate so much, even though they do not have the potential to be considered as a distant past, and the city tends to rebuild itself elsewhere. Geographically, Detroit is larger than San Francisco, Boston and Manhattan combined, cities of significant importance. However, the population there has decreased by two million. The collapse of industries, political corruption, crime, drugs, and repeated fires have pushed wealthier residents to flee. While most of the city is abandoned, some neighborhoods have begun to reborn. A gap was created from then on, one between two cities, a third time between the abandoned past of its present and the future under partial construction.

Many of Bauman’s photos were taken in Brush Park, on the outskirts of the party district. Through the photos taken on both sides of the Eight Mile Road, we easily imagine ourselves facing an almost historical document, recounting a page of the Western economic system which has largely contributed to the downfall of many families and businesses and personal destinies. A somewhat contemplative mind can only gradually leave room for poetry. Indeed, the immersion of nature in an environment once tamed and then inhabited by man, has something fascinating, whether it’s capturing the contrasts of a big city or admiring the vegetation reclaiming itself a space from which she had been banished.

(1) https://www.kevinbauman.com/projects/abandoned-houses

(2) https://detroithistorical.org/learn/encyclopedia-of-detroit/arsenal-democracy During World War II, the city’s factories were used to build military jeeps, B-24 bombers and others battle tanks.

(3) So-called subprime crisis: global financial crisis from 2007 to 2011 originating from the sudden insolvency of individuals regarding the possibility of repaying property loans at fluctuating interest rates.

(4) This phenomenon is called “shrinking cities”, i.e. cities that are losing population, economic activities and therefore attractiveness, and finally where the share of the poorest part of the population tends to replace that of the middle class, thus creating a rate of unemployment, insecurity and violence higher than the national average. To go further: Daniel Florentin, “Notion under debate: shrinking city”, Géoconfluences, 2016.

Délabrés, envahis par la nature ou incendiés, ces clichés de pavillons d’une banlieue autrefois bourgeoise illustrent  l’emprise de l’économique sur les vies humaines, et la rapidité avec laquelle tout peut disparaître, ce qui a pu faire dire à certains que « désormais, la vitesse est vraiment devenue notre milieu, nous n’habitons plus la géographie mais le temps mondial. » (5) Ce qui fait de cette série photographique quelque chose de plus fort qu’un documentaire lambda sur les ravages de l’économie de marché, c’est probablement que ce rapprochement entre une civilisation abandonnée, une nature envahissante, la topologie résidentielle, et le médium photographique aboutit à quelque chose de contemplatif.

Les détails, une porte restée ouverte, des volets fermés, un fauteuil abandonné, une inscription sur un mur, ces petits bouts d’existence qui restent figés là comme s’ils attendaient le retour de leurs propriétaires font que ces photos paraissent habitées, voire hantées par le fantôme d’existences qui perdurent, on ne sait où. « Dans ces quartiers j’ai rencontré des meutes de chiens sauvages, et des maisons avec des façades démolies, remplies d’ordures. » (6) Ces maisons, dressées et se délabrant dans la végétation, apparaissent comme les monuments d’une civilisation en partie disparue, alors même qu’une nouvelle tente de se construire aux alentours, nouvelle mais ô combien similaire. On assiste alors à la monumentalisation de nos modes de vie bien que ceux-ci perdurent malgré la possibilité de leur destruction imminente.

Cette idée de monument, on la retrouve dans l’ouvrage Le Culte moderne des monuments d’Alois Riegl (1858- 1905) (7), qui ébauche au temps de l’avènement de la société industrielle, une définition de ce qu’est un monument et qui va mettre en évidence les divers cultes que les civilisations humaines ont pu lui rendre au fil des siècles. Ce qui nous permet de comprendre un tant soit peu la fascination éprouvée par chacun à la vue de ces paysages à la fois désolés et toujours aussi familiers. Pour Riegl, c’est le cycle de destruction qui plaît ; le plaisir que l’on trouve à observer que tout achèvement de la création humaine réside dans sa destruction inéluctable par la nature.

Décombre, éboulement, effondrement. La ruine, c’est ce qui tombe, du latin ruere : tomber, s’écrouler. Iconographiquement, la ruine renvoie presque invariablement à la mélancolie car, comme la ruine ne fait jamais que tomber, le mélancolique s’abîme. Mais c’est aussi ce qui reste : lent processus de chute et résultat de cette destruction, la ruine demeure : lambeau d’un autre temps, pierres d’un autre âge, percée d’une autre époque dans le présent nostalgique.

(5) Paul Virilio, dans un entretien accordé à Pierre Boncenne pour le journal Le Monde de l’éducation, mai 2011. Sur cette question de l’accélération du monde voir l’ouvrage Vitesse et Politique, essai sur la dromologie, de Virilio. Galilée, 1977.

(6) Tiré et traduit de l’interview du photographe pour le Daily mail. http://www.dailymail.co.uk/news/article-2193717/Detroit-Housing-Photographs-crumbling-houses-litter-Detroits-dilapidated-neighbourhoods.html

(7) Aloïs Riegl, Le Culte moderne des monuments. L’Harmattan, 2003.

 

Dilapidated, invaded by nature or burned, these photos of houses in a formerly wealthy suburb illustrate the influence of economics on human lives, and the speed with which everything can disappear, which may have led some to say that “from now on, speed has truly become our environment, we no longer inhabit geography but world time. » (5) What makes this photographic series something stronger than an average documentary on the ravages of the market economy is probably that this connection between an abandoned civilization, an invasive nature, the residential topology, and the photographic medium results in something contemplative.

Details, like a door left open, closed shutters, an abandoned armchair, an inscription on a wall, these little bits of existence which remain frozen as if they were waiting for the return of their owners make these photos seem inhabited, even haunted by the ghost of existences that persist, we don’t know where. “In these neighborhoods I encountered packs of wild dogs, and houses with demolished facades, filled with garbage. » (6) These houses, erected and falling into disrepair in the vegetation, appear like the monuments of a civilization that has partly disappeared, even though a new one is trying to build itself nearby, new but so similar. We then witness the monumentalization of our ways of life following their path despite the possibility of their imminent destruction.

This idea of a monument can be found in the work The Modern Cult of Monuments by Alois Riegl (1858-1905) (7), which, at the time of industrial society, outlined a definition of what is a monument and how it will highlight the various cults that human civilizations have paid to it over the centuries. This allows us to understand the fascination felt by everyone at the sight of these landscapes which are both desolate and always so familiar. For Riegl, it’s the cycle of destruction that pleases; the pleasure we find in observing that any completion of human creation lies in its inevitable destruction by nature.

Rubble, landslide, collapse. Ruin is what falls, from the Latin ruere: to fall, to collapse. Iconographically, ruin almost invariably refers to melancholy because, as ruin only ever falls, the melancholic falls into the abyss. But it’s also what remains: slow process of fall and result of destruction, ruin remains: shred of another time, stones of another age, breakthrough of another era in the nostalgic present.

(5) Paul Virilio, in an interview given to Pierre Boncenne for the newspaper Le Monde de l’Éducation, May 2011. On this question of the acceleration of the world see the work Vitesse et Politique, essay on dromology, by Virilio . Galileo, 1977.

(6) Taken and translated from the photographer’s interview for the Daily Mail. http://www.dailymail.co.uk/news/article-2193717/Detroit-Housing-Photographs-crumbling-houses-litter-Detroits-dilapidated-neighborhoods.html 

(7) Aloïs Riegl, The Modern Cult of Monuments. L’Harmattan, 2003.

La ruine rend sensible à l’esprit méditatif le passage, le devenir, le processus, et cela de tout temps ; on lit ainsi chez Diderot : « Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste ; il n’y a que le temps qui dure. Qu’il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. » (8) À l’instar des écrits de Diderot, la ruine tend à se faire vanité. Elle est un peu ce crâne éclairé par une flamme vacillante. Mais si elle illustre les ambitions humaines en tant qu’illusoires, elle représente de surcroît, en soi, leur réalisation concrète, bien que passée – ce que, sans doute, la vanité ne dit pas.

La vanité insiste sur notre matérialité, ce qu’Henri Michaux (9) appelait ce misérable miracle de la vie : fulgurant passage précaire et si sensuel, si charnel, qu’il n’en reste au monde qu’un corps décomposé… Ces ruines possèdent ce qu’Aloïs Riegl a pu qualifier de valeur d’ancienneté, qui est la qualité la plus perceptible et la plus partagée, car elle s’adresse à la sensibilité de chacun. Elle se caractérise par la dissolution de ses formes et ses couleurs, l’altération des surfaces, l’usure… Elle se mesure à son état de dégradation connotant le passage du temps.

L’œuvre humaine existe de fait depuis des milliers d’années mais n’a pas toujours eut pour ambition de commémorer, et elle ne prend la qualification de monument que bien plus tard : c’est pourquoi Riegl emploie le terme de monument non-intentionnel, et c’est pourquoi on peut qualifier ces photographies de telles. Cette grandeur si éphémère qu’elle incarne, dit rétrospectivement la grandeur d’un empire, la puissance militaire et économique, l’accomplissement artistique, la richesse sociale, la ferveur religieuse d’une collectivité. Et ici, en l’occurrence, ces monuments nous informent sur la proximité et la déconcertante promptitude d’une déchéance qui peut en l’espace de quelques années ruiner les efforts de toute une vie humaine.

Car une maison, c’est bien entendu l’exemple typique de ce qui symbolise les efforts d’une vie entière, à acquérir un morceau de terre, un refuge, un abri ; elle est « le reflet de la vie des hommes, de leur effort physique, de leur peine, de leur état social, de leur degré d’évolution ». (10) Ces clichés sont principalement des documents de la précarité nouvelle de l’existence, que l’on impute à la postmodernité ou au libéralisme, mais qui peuvent faire écho à une précarité archaïque, où l’humain était sujet aux aléas environnementaux, l’obligeant à fuir des habitats aussi vite construits qu’abandonnés.

Bien plus tôt, aux XVIIIe et XIXe siècles, le goût de la ruine s’étend à toute ruine, toute époque : tout vestige vaut en tant que tel, qu’il soit celui d’une rotonde grecque ou d’un baptistère gothique. C’est le corollaire du goût de l’époque pour l’exotisme, et sa tendance au relativisme historique. On valorise la ruine en tant que stimulant de la méditation, de la rêverie. Diderot en énonce la poétique : « L’effet de ces compositions, bonnes ou mauvaises, c’est de vous laisser dans une douce mélancolie. Nous attachons nos regards sur les débris d’un arc de triomphe, d’un portique, d’une pyramide, d’un temple, d’un palais, et nous revenons sur nous-mêmes. Nous anticipons sur les ravages du temps, et notre imagination disperse sur la terre les édifices mêmes que nous habitons. À l’instant, la solitude et le silence règnent autour de nous. Nous restons seuls de toute une génération qui n’est plus ; et voilà la première ligne de la poétique des ruines. » (11)

Les ruines sont donc depuis des siècles la poésie d’une Histoire, d’une civilisation qui nous précède. Comme le remarque Roland Mortier dans ce qui suit, « La méditation de Diderot se veut ici plus prospective que rétrospective. La ruine fait moins rêver sur ce qui fut que sur ce qui sera ou plus exactement sur ce qui ne sera plus. Le mouvement d’esprit renverse la démarche de Pétrarque ou celle de Du Bellay. La rêverie sur les ruines était une mémoire, la voici devenue une anticipation. » (12)

(8) Denis Diderot, Salons. Folio, 2008.

(9) Henri Michaux, Misérable miracle. La mescaline. Collection Le Point du Jour, Gallimard, 1972.

(10) Pierre Deffontaines, Géographie universelle. Larousse, 1958.

(11) Denis Diderot, Salons. Folio, 2008.

(12) Roland Mortier, La poétique des ruines. Droz, 1974.

Ruin makes people sensitive to passage, becoming, process, to meditative spirit ; we can read in Diderot: « Ideas that ruins awaken in me are great. Everything is annihilated, everything perishes, everything passes. Only world remains; There is only time that lasts. How old is this world! I walk between two eternities.  » (8) Ruin also tends to become vanity. It’s somewhat the skull illuminated by a flickering flame. But if it illustrates human ambitions as illusions, it also represents for ourselves, concrete realizations, realizations which with no doubt, vanity does not say.

Vanity insists on our materiality, what Henri Michaux (9) called this miserable miracle of life: a precarious passage so sensual, so carnal, that only a decomposed body remains in the world … These ruins possess what Aloïs Riegl has called quality of seniority, which is the most perceptible and most shared quality, because it addresses to the sensitivity of each one. It’s characterized by dissolution of forms and colors, alteration of surfaces, wear and tear … It’s measured to its state of degradation connoting passage of time.

Human work has existed for thousands years but has not always had the ambition of commemorating, and it takes on the characterization of a monument only way later: that is why Riegl uses the term non – and that is why these photographs can be described as such. This ephemeral grandeur embodies, in retrospect, greatness of an empire, military and economic power, artistic achievement, social wealth, religious fervor of a community. And here, in this case, these monuments inform us about proximity and disconcerting promptitude of a decay which can in the space of a few years ruin efforts of a whole human life.

A house, of course, is the typical example of what symbolizes the efforts of a whole life, to acquire a piece of land, a refuge, a shelter ; It’s « the reflection of men life, their physical effort, their pain, their social state, their degree of evolution ». (10) These clichés are mainly documents of the new precariousness of existence, which we attribute to postmodernity or liberalism, but which can echo to an archaic precariousness in which man was subject to environmental hazards, causing escape from habitats as quickly built as abandoned.

Much earlier, in the eighteenth and nineteenth centuries, the taste for ruin extended to every ruin, every epoch: every vestige was worth, whether it be a Greek rotunda or a Gothic baptistery. It’s the corollary of taste at that time for exoticism, and its tendency to historical relativism. Ruin is valued as a stimulant of meditation, reverie. Diderot states the poetic: « Effect of these compositions, good or bad, is to leave you in a gentle melancholy. We turn our attention to remains of a triumphal arch, a portico, a pyramid, a temple, a palace, and we return to ourselves. We anticipate ravages of time, and our imagination disperses on earth every buildings we inhabit. At the moment, solitude and silence reign around us. We remain alone of a whole generation that is no more; And this is the first line of the poetics of the ruins.  » (11)

As noted by Roland Mortier (The poetics of ruins in France, 1974): « Diderot’s meditation is here more prospective than retrospective. Ruin makes less dream about what was than about what will be or more exactly what will be no more. Movement of mind reverses approach of Petrarch or that of Du Bellay. Reverie on ruins was a memory, here it became an anticipation. »  (12)

(8) Denis Diderot, Salons. Folio, 2008.

(9) Henri Michaux, Miserable miracle. Mescaline. Le Point du Jour collection, Gallimard, 1972.

(10) Pierre Deffontaines, Universal geography. Larousse, 1958.

(11) Denis Diderot, Salons. Folio, 2008.

(12) Roland Mortier, The poetics of ruins. Droz, 1974.

On anticipe sur la destruction, on en vient à voir le monde à l’aune de son propre futur, c’est-à-dire de son inéluctable précarité. La grande Galerie du Louvre en ruines, toile d’Hubert Robert, installée alors que le musée du Louvre est encore en construction, nous projette dans un futur sinon certain en tout cas probable, crie la vanité des civilisations, malgré tout le prestige et l’apparente solidité dont elles jouissent. C’est à ce moment-là que la valeur historique des monuments prend progressivement de l’importance pour culminer à un moment où l’histoire culturelle a connu un fort développement.

Au nom de l’évolution, l’objet le plus insignifiant se voyait alors attribuer une valeur objective. Le monument fut enfin considéré comme une source d’informations, comme un témoignage de l’histoire, comme c’est effectivement le cas chez Bauman. Le Romantisme (13) trouve dans la ruine une puissante image du « mal du siècle »(14). L’homme romantique se projette dans la ruine, il y voit comme une allégorie de sa propre existence. Empathie avec la ruine que Chateaubriand, dans le Génie du Christianisme. (15), promeut en véritable esthétique : « Les ruines sont plus pittoresques que le monument frais et entier. Les ruines permettent d’ajourer les parois et de lancer au loin le regard vers les nues, les montagnes ». (16)

Selon lui donc, grâce aux ruines, qui sont par essence des édifices troués par le temps, l’horizon recule. En ce sens la ruine serait comme la condition de possibilité, ou plus précisément, le relais du regard sur le paysage. Le regard qui passe par le crible de la ruine découvre un paysage surdéterminé par tous les âges qu’il (et l’humanité avec lui) a traversé. Curieusement, le regard qui passe par la ruine pour regarder le paysage dans un même temps humanise puissamment celui-ci, par le biais de la projection. 

N’importe qui ne peut s’empêcher d’imaginer un destin commun avec une bâtisse qui a été et dont il ne demeure que des restes, comme il ne restera de chacun de nous que des restes. C’est face à la ruine, marque de l’éphémère humain, que le paysage m’apparaît d’autant plus souverain. Mystique sacralisante, monumentalisation anachronique ou artificielle a posteriori, le rapport à la ruine est ambivalent. On pourrait y voir l’attachement à tout ce qui a apparence de passé qu’Aloïs Riegl appelle valeur d’ancienneté, valeur qui fait davantage intervenir l’affectivité que le jugement de l’historien. 

Plus qu’une image survivante, la ruine est un morceau de réel, des pierres dures, des pans de mur qui restent malgré les pluies et le vent au centre du paysage, au détour du chemin : l’objet perpétuel, qui nous survivra. La ruine a ceci de spécial qu’elle ne dit ni l’accomplissement ni l’aboutissement, comme veut le dire l’œuvre d’art. Elle est davantage l’envers du chef-d’œuvre qui lui recherche la maîtrise, l’achèvement et l’immortalité. Des clichés donc fascinant, par l’imaginaire qu’ils évoquent et la mise en perspective qu’ils impliquent. Une esthétique d’un romantisme post-moderne où la ruine poétise le réel. 

(13) Pour aller plus loin sur le courant historique du Romantisme en peinture européenne, notamment allemande : Pierre Wat, Naissance de l’art romantique : peinture et théorie de l’imitation en Allemagne et en Angleterre, Paris, Flammarion, coll. « Champs. Arts », 2014.

(14) Expression qui émane en France du roman d’Alfred de Musset Confessions d’un enfant du siècle, Livre de poche, 2003 – et qui caractérise un état de l’esprit du temps, alors mélancolique et rejetant les valeurs bourgeoises du siècle des Lumières (XVIIIème siècle français) apparaissant désormais comme purement idéalistes et loin du réel.

(15) François René de Chateaubriand, Le Génie du Christianisme. Garnier Flammarion, 2018

(16) Ibid

 

We anticipate destruction, we come to see the world by the yardstick of its own future, that is to say its ineluctable precariousness. The Galerie du Louvre in ruins, Hubert Robert’s canvas, installed while the Louvre Museum is still under construction, projects us into a incertain future, in any case probable, shouts vanity of civilizations, despite all prestige and apparent solidity that they have. It’s at this point that historical value of monuments gradually assumes importance to culminate at a time when cultural history has been strongly developed.

In the name of evolution the most insignificant object was attributed an objective value. Monument was finally regarded as a source of information, as a testimony of history, as is the case of Bauman’s houses. Romanticism (13) finds in ruin a powerful image of the « evil of the century. » (14) Romantic man projects himself into ruin, he sees in it an allegory of his own existence. Empathy with ruin that Chateaubriand, in Genius of Christianity (15), promotes in true aesthetics: « Ruins are more picturesque than fresh and whole monument. Ruins make it possible to open walls and cast off the gaze towards the clouds and the mountains.  » (16)

According to him, thanks to the ruins, which are in essence buildings holested by time, horizon recedes. In this sense ruin would be like condition of possibility, or more of landscapes. The look that passes through sieve of ruin discovers a landscape overdetermined by all ages it (and humanity with it) crossed. Curiously, the gaze that passes through ruin to look at the landscape at the same time humanizes this powerfully, through projection. Anyone can imagining a common destiny with a building that has been and remains only ruins, as there will remain as each one of us only remain.

Hence, birth of the feeling of sublime: it’s in the face of ruin, the mark of human ephemera, that landscape appears to me all the more sovereign. Sacralizing mysticism, anachronistic or artificial monumentalisation a posteriori, relation to ruin is ambivalent. We could see in it attachment to all that has appearance of the past that Aloïs Riegl calls value of antiquity, a value that more affects affectivity than historical judgment. More than a « surviving image », ruin is a piece of reality, hard stones, walls that remain in spite of rains and wind in the center of landscape, at the turn of the road: a surviving and resistant object, which will survive us. Ruin is special in that it does not say either accomplishment or end, as work of art means.

It’s more the reverse of masterpiece that seeks mystery, completion and immortality. So fascinating clichés, by imaginary they evoke and perspective they imply. An aesthetic of a postmodern romanticism where ruin poeticizes the real world. To discover here: http://www.kevinbauman.com/

(13) To go further on the historical trend of Romanticism in European painting, particularly German: Pierre Wat, Birth of romantic art: painting and theory of imitation in Germany and England, Paris, Flammarion, coll. “Fields. Arts”, 2014.

(14) Expression which emanates in France from Alfred de Musset’s novel Confessions of a Child of the Century, Pocket book, 2003 – and which characterizes a state of the spirit of the time, then melancholic and rejecting the bourgeois values of the century of the Enlightenment (18th century French) now appearing as purely idealistic and far from reality.

(15) François René de Chateaubriand, The Genius of Christianity. Garnier Flammarion, 2018

(16) Ibid

 

Photographs © Kevin Bauman

Text © Aree Stöt

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