100 Abandoned house : une esthétique urbaine. Sur l’idéal romantique de la ruine.
Papiers

100 Abandoned Houses, est le titre d’un projet artistique, mené par le jeune photographe Kevin Bauman. Il consiste en une série de clichés d’une centaine de maisons laissées à l’abandon, récemment ou non, aux environs de la ville de Detroit (USA).

Cette série a cela de particulier, outre ses qualités esthétiques notables, qu’elle tend au style documentaire et cela tout en incarnant un idéal aux accents poétiques et mélancoliques illustrant le déclin d’une ville de plusieurs millions d’habitants, ancien fleuron de l’industrie automobile, tombée en désuétude en à peine deux décennies.

A travers ces clichés, et d’un point de vue strictement informatif, il est question du déclin d’une grande cité industrielle dont plus de la moitié de la population a déserté les habitations, faute d’emploi, faute de ressources.

Cette série de photos prises dans la banlieue de Detroit, par Kevin Bauman, est le fruit d’un projet personnel, pour lui qui est plus habitué aux prises de vues commandées par diverses agences, d’architecture ou de design.

Habitant lui-même à quelque miles de Detroit, à Denver plus précisément, depuis son plus jeune âge Bauman a su mettre au jour les effets de la déréliction économique en photographiant les maisons abandonnées de son enfance, qui commençaient déjà à joncher la ville au milieu des années 1990. Depuis, le phénomène a pris de l’ampleur.

La fascination que ses photos procurent est quelque part sans doute liée à cette instabilité économique qui plane au-dessus des grandes villes dites occidentales, notamment depuis ce que l’on a coutume de décrire comme la crise des subprimes[1], mais pas seulement.

C’est cet imaginaire romantique, de bâtiments vétustes, de zones résidentielles fantômes, de ruines en somme, qui documente de manière poignante le délabrement simultané de l’économie puis des villes, puis des vies humaines, en errance forcée, en même temps qu’apparait un paysage fantôme qui semble déjà appartenir au passé.

Il s’agit alors de comprendre pourquoi ces images fascinent autant, alors même qu’elles n’ont pas le potentiel de l’ancienneté, et que la ville se reconstruit par ailleurs.

Géographiquement, Detroit est plus vaste que San Francisco, Boston et Manhattan réunis, villes pourtant à l’importance significative. Pourtant, la population y a diminué de deux millions d’habitants. L’effondrement des industries, la corruption politique, la criminalité, la drogue, et les incendies à répétition ont poussés les résidents à fuir. Alors que la majeure partie de la ville est laissée à l’abandon, certains quartiers de Detroit ont commencé à renaître de plus belle. Un fossé s’est créé dès lors, entre ville morte et renaissance.

Beaucoup de photos de Bauman ont été prises dans Brush Park, à la périphérie du quartier festif de Detroit. Au fil des photos prises de part et d’autre de l’Eight Mile Road, on s’imagine aisément face à un document presque historique, relatant une page du système économique occidental qui a largement contribué à  la chute de nombre de familles et de destins personnels.

Un esprit un tant soit peu contemplatif ne peut que laisser peu à peu place à la poésie face à ces images. En effet, l’immersion de la nature dans un environnement autrefois dompté puis habité par l’homme, a quelque chose de fascinant, qu’il s’agisse de capturer les contrastes d’une grande ville ou d’admirer la végétation se réapproprier un espace duquel elle avait été bannie.

[1] Crise dite des subprimes : crise financière mondiale de 2007 à 2011 ayant pour origine la soudaine insolvabilité des particuliers quant à la possibilité de remboursement de prêts immobiliers aux taux d’intérêts fluctuant selon le marché.

 

100 Abandoned Houses, is the title of an artistic project, led by young photographer Kevin Bauman. It consists on a serie of photographs about a hundred abandoned houses, recently or not, near the city of Detroit (USA).

In addition to these aesthetic qualities, this serie has a particular tendency to documentary, while at the same time embodying an ideal with poetic and melancholic accents, illustrating the decline of a city of several million inhabitants, automotive industry decline, which fell into disuse in barely two decades.

Through these photographs, and from a purely informative point of view, we are talking about the decline of a large industrial city where more than half of the population has deserted houses because of the lack of employment due to lack of resources.

This series of photographs taken in the suburbs of Detroit, by Kevin Bauman, is the result of a personal project, for him who is more accustomed to shots commissioned by various agencies, architecture or design.

Living himself some miles from Detroit, Denver more precisely, and from his earliest age, Bauman has uncovered the effects of economic dereliction by photographing the abandoned houses of his childhood, which were already beginning to litter the city in the middle of the 1990s. Since then, the phenomenon has grown.

The fascination that his photos provide is probably linked to the economic instability that hovers over the so-called western cities, especially since what is usually described as the subprime crisis, [1] but not only .

It’s this romantic imagination, aging buildings, ghostly residential areas, ruins in fact, which document poignantly simultaneous collapse of the economy, then cities, then human lives, in forced wandering, at the same time appears a ghostly landscape that already seems to belong to the past.

It’s then necessary to understand why these images fascinate so much, even though they don’t have the potential of antiquity, and that the city is being reconstructed elsewhere.

Geographically, Detroit is larger than San Francisco, Boston and Manhattan combined, cities of significant importance. Yet, the population has declined by two million. The collapse of industries, political corruption, crime, drugs, and repeated fires led residents to flee. While most of the city has been abandoned, some neighborhoods in Detroit have begun to revive. A gap was created between the dead and the rebirth.

Many of Bauman’s photos were taken in Brush Park, on the outskirts of Detroit’s festive neighborhood. In the photos taken on both sides of Eight Mile Road, it’s easy to imagine an almost historical document, relating to a page of the western economic system which contributed largely to the fall of many families and personal destiny.

A mind that is a little contemplative can only leave little place for poetry in front of these images. Indeed, immersion of nature in an environment once tamed and then inhabited by man, has something fascinating, whether it’s to capture the contrasts of a large city or to admire the vegetation reappropriating a space from which she had been banished.

[1] Subprime crisis: global financial crisis from 2007 to 2011 due to the sudden insolvency of individuals regarding the possibility of repayment of real estate loans at interest rates fluctuating according to the market.

Délabrés, envahis par la nature ou incendiés, ces clichés de pavillons d’une banlieue autrefois bourgeoise illustrent à merveille l’emprise du fait économique sur les vies humaines, et la rapidité avec laquelle tout peut disparaître, ce qui a pu faire dire à certains que «désormais, la vitesse est vraiment devenue notre milieu, nous n’habitons plus la géographie mais le temps mondial. »[1]

«Dans ces quartiers j’ai rencontré des meutes de chiens sauvages, et des maisons avec des façades démolies, remplies d’ordures. »[2] Bauman

Ce qui fait de cette série photographique quelque chose de plus fort qu’un documentaire lambda sur les ravages de l’économie de marché, c’est probablement que ce rapprochement entre une civilisation abandonnée, une nature envahissante, la topologie résidentielle, et le medium photographique aboutie à quelque chose de nostalgique, d’une nostalgie immédiate et dramatique.

Les détails, une porte restée ouverte, des volets fermés, un fauteuil abandonné, une inscription sur un mur, ces petits bouts d’existence qui restent figés là comme s’ils attendaient le retour de leurs propriétaires font que ces photos paraissent habitées, voire hantées par le fantôme d’existences qui perdurent, on ne sait où.

Ces maisons, dressées et se délabrant dans la végétation, apparaissent comme les monuments d’une civilisation en partie disparue, alors même qu’une nouvelle se construit aux alentours, nouvelle mais ô combien similaire. On assiste alors à la monumentalisation de nos modes de vie alors même que ceux-ci perdurent malgré la possibilité de leur destruction imminente.

Cette idée de monument, on la retrouve dans l’ouvrage Le Culte moderne des monuments[3] d’Alois Riegl (1858-1905), qui ébauche au temps de l’avènement de la société industrielle, une définition de ce qu’est un monument et qui va mettre en évidence les divers cultes que les hommes ont pu lui rendre au fil des siècles. Ce qui nous permet de comprendre un tant soit peu la fascination éprouvée par chacun à la vue de ces paysages à la fois désolés et toujours aussi familiers.

Pour Riegl, c’est le cycle de destruction qui plait à l’homme; le plaisir que l’on trouve à observer que tout achèvement de la création humaine réside dans sa destruction inéluctable par la nature. Décombre, éboulement, effondrement. La ruine, c’est ce qui tombe, du latin ruere : tomber, s’écrouler. Iconographiquement, la ruine renvoie presque invariablement à la mélancolie car, comme la ruine ne fait jamais que tomber, le mélancolique s’abîme.

Mais c’est aussi ce qui reste : lent processus de chute et résultat de cette destruction, la ruine demeure : lambeau d’un autre temps, pierres d’un autre âge, percée d’une autre époque dans le présent nostalgique.

 

[1] Paul Virilio, dans un entretien accordé à Pierre Boncenne pour le journal Le Monde de l’éducation, mai 2011. Sur cette question De l’accélération du monde voir l’ouvrage Vitesse et Politique, essai sur la dromologie, de Virilio.

[2] Tiré et traduit de l’interview du photographe pour le Daily mail. http://www.dailymail.co.uk/news/article-2193717/Detroit-Housing-Photographs-crumbling-houses-litter-Detroits-dilapidated-neighbourhoods.html

[3] Le Culte moderne des monuments, Aloïs Riegl. L’Harmattan, 2003.

 

Dilapidated, invaded by nature or burned down, these clichés of the flags of a formerly bourgeois suburb illustrate perfectly grip of the economic fact on human lives and the rapidity with which everything can disappear. That « from now on, speed has truly become our milieu, we no longer inhabit geography but world time. « [1]

« In these neighborhood I met a pack of wild dogs, and houses with demolished facades, filled with garbage. « [2]

What makes this photographic serie something stronger than an ordinary documentary about ravages of market economy is probably that this rapprochement between an abandoned civilization, an invasive nature, residential topology, and Photography, resulted in something nostalgic, an immediate and dramatic nostalgia.

Details, an open door, closed shutters, an abandoned armchair, an inscription on a wall, these little bits of existence that remain frozen as if they were waiting for the return of their owners make these photos appear inhabited, or even haunted by the phantom of existences that persist, no one knows where.

These houses, erected and decaying in vegetation, appear like monuments of a civilization partly disappeared, even when a new one is built in the neighborhood, new but very similar. We are then witnessing the monumentalization of our ways of life, even though they still endure, in spite of possibility of their imminent destruction.

This idea of a monument can be found in Alois Riegl’s The Modern Cult of Monuments [3] (1858-1905), which sketches out a definition of what a monument is and which will highlight the various cults that men have been able to restore over centuries. This allows us to understand a little bit the fascination experienced by everyone viewing these landscapes at once desolate and always so familiar.

For Riegl, it’s the cycle of destruction that pleases man; pleasure we find observing that all completion of human creation lies in ineluctable destruction by nature. Debris, collapse. Ruin is what falls, from the Latin word ruere: to fall, to collapse. Iconographically, ruin almost invariably refers to melancholy, as ruin never falls, the melancholic falls into ruins.

But it’s also what remains: slow process of fall and result of this destruction, ruin remains: flap of another time, stones of another age, breakthrough of another era in the nostalgic present.

[1] Paul Virilio, in an interview given to Pierre Boncenne for the newspaper Le Monde de l’éducation, May 2011. On this issue From the acceleration of the world see the work Vitesse et Politique, essay on the dromology, Virilio .

[2] Taken and translated from the interview of the photographer for the Daily mail. http://www.dailymail.co.uk/news/article-2193717/Detroit-Housing-Photographs-crumbling-houses-litter-Detroits-dilapidated-neighbourhoods.html

[3] The Modern Cult of Monuments, Aloïs Riegl. The Harmattan, 2003.

La ruine rend sensible à l’esprit méditatif le passage, le devenir, le processus, et cela de tout temps ; on lit ainsi chez Diderot :

« Les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. Il n’y a que le monde qui reste ; il n’y a que le temps qui dure. Qu’il est vieux ce monde ! Je marche entre deux éternités. »[1]

A l’instar des écrits de Diderot, la ruine tend à se faire vanité. Elle est un peu ce crâne éclairé par une flamme vacillante. Mais si elle illustre les ambitions humaines en tant qu’illusoires, elle représente de surcroît, en soi, leur réalisation concrète, bien que passée – ce que, sans doute, la vanité ne dit pas.

La vanité insiste sur notre matérialité, ce que Michaux appelait ce misérable miracle de la vie : fulgurant passage précaire et si sensuel, si charnel, qu’il n’en reste au monde qu’un corps décomposé…

Ces ruines possèdent ce qu’Aloïs Riegl a pu qualifier de valeur d’ancienneté, qui est la qualité la plus perceptible et la plus partagée, car elle s’adresse à la sensibilité de chacun. Elle se caractérise par la dissolution de ses formes et ses couleurs, l’altération des surfaces, l’usure… Elle se mesure à son état de dégradation connotant le passage du temps.

L’œuvre humaine existe de fait depuis des milliers d’années mais n’a pas toujours eut pour ambition de commémorer, et elle ne prend la qualification de monument que bien plus tard : c’est pourquoi Riegl emploie le terme de monument non-intentionnel, et c’est pourquoi on peut qualifier ces photographies de telles.

Cette grandeur si éphémère qu’elle incarne, dit rétrospectivement la grandeur d’un empire, la puissance militaire et économique, l’accomplissement artistique, la richesse sociale, la ferveur religieuse d’une collectivité. Et ici, en l’occurrence, ces monuments nous informent sur la proximité et la déconcertante promptitude d’une déchéance qui peut en l’espace de quelques années ruiner les efforts de toute une vie humaine.

Car une maison, c’est bien entendu l’exemple typique de ce qui symbolise les efforts d’une vie entière, à acquérir un morceau de terre, un refuge, un abri ; elle est «le reflet de la vie des hommes, de leur effort physique, de leur peine, de leur état social, de leur degré d’évolution»[2].

Ces clichés, sont principalement des documents de la précarité nouvelle de l’existence, que l’on imputera à la post modernité ou au libéralisme, mais qui peut faire écho à une précarité archaïque, où l’homme était sujet aux aléas environnementaux, l’obligeant à fuir des habitats aussi vite construit qu’abandonné.

Bien plus tôt, aux XVIIIe et XIXe siècles, le goût de la ruine s’étend à toute ruine, toute époque : tout vestige vaut en tant que tel, qu’il soit celui d’une rotonde grecque ou d’un baptistère gothique. C’est le corollaire du goût de l’époque pour l’exotisme, et sa tendance au relativisme historique. On valorise la ruine en tant que stimulant de la méditation, de la rêverie. Diderot en énonce la poétique :

« L’effet de ces compositions, bonnes ou mauvaises, c’est de vous laisser dans une douce mélancolie. Nous attachons nos regards sur les débris d’un arc de triomphe, d’un portique, d’une pyramide, d’un temple, d’un palais, et nous revenons sur nous-mêmes. Nous anticipons sur les ravages du temps, et notre imagination disperse sur la terre les édifices mêmes que nous habitons. A l’instant, la solitude et le silence règnent autour de nous. Nous restons seuls de toute une génération qui n’est plus ; et voilà la première ligne de la poétique des ruines. »[3]

Les ruines sont donc depuis des siècles la poésie d’une Histoire, d’une civilisation qui nous précède. Comme le remarque Roland Mortier (La poétique des ruines en France, 1974),

« La méditation de Diderot se veut ici plus prospective que rétrospective. La ruine fait moins rêver sur ce qui fut que sur ce qui sera ou plus exactement sur ce qui ne sera plus. Le mouvement d’esprit renverse la démarche de Pétrarque ou celle de Du Bellay. La rêverie sur les ruines était une mémoire, la voici devenue une anticipation. »[4]

 

[1] Salons, Diderot. Folio, 2008.

[2] Géographie universelle, Pierre Deffontaines. Larousse, 1958.

[3] Salons, Diderot. Folio, 2008.

[4] La poétique des ruines, Roland Mortier. Droz, 1974.

 

Ruin makes people sensitive to passage, becoming, process, to meditative spirit ; we can read in Diderot:

« Ideas that the ruins awaken in me are great. Everything is annihilated, everything perishes, everything passes. Only world remains; There is only time that lasts. How old is this world! I walk between two eternities. « [1]

Ruin also tends to become vanity. It’s somewhat the skull illuminated by a flickering flame. But if it illustrates human ambitions as illusions, it also represents for ourselves, concrete realizations, realization which with no doubt, vanity does not say.

Vanity insists on our materiality, which Michaux called this miserable miracle of life: a precarious passage so sensual, so carnal, that only a decomposed body remains in the world …

These ruins possess what Aloïs Riegl has called quality of seniority, which is the most perceptible and most shared quality, because it’s addresses to the sensitivity of each one. It’s characterized by dissolution of forms and colors, alteration of surfaces, wear and tear … It’s measured to its state of degradation connoting passage of time.

Human work has existed for thousands years but has not always had the ambition of commemorating, and it takes on the characterization of a monument only much later: that is why Riegl uses the term non – and that is why these photographs can be described as such.

This ephemeral grandeur embodies, in retrospect, greatness of an empire, military and economic power, artistic achievement, social wealth, religious fervor of a community. And here, in this case, these monuments inform us about proximity and disconcerting promptitude of a decay which can in the space of a few years ruin efforts of a whole human life.

A house, of course, the typical example of what symbolizes the efforts of a whole life, to acquire a piece of land, a refuge, a shelter ; It4s « the reflection of men life, their physical effort, their pain, their social state, their degree of evolution » [2].

These clichés are mainly documents of the new precariousness of existence, which we attribute to postmodernity or liberalism, but which can echo to an archaic precariousness in which man was subject to environmental hazards, causing escape from habitats as quickly built as abandoned.

Much earlier, in the eighteenth and nineteenth centuries, the taste for ruin extended to every ruin, every epoch: every vestige was worth, whether it be ta Greek rotunda or a Gothic baptistery. It’s the corollary of taste at that time for exoticism, and its tendency to historical relativism. Ruin is valued as a stimulant of meditation, reverie. Diderot states the poetic:

« Effect of these compositions, good or bad, is to leave you in a gentle melancholy. We turn our attention to remains of a triumphal arch, a portico, a pyramid, a temple, a palace, and we return to ourselves. We anticipate ravages of time, and our imagination disperses on earth every buildings we inhabit. At the moment, solitude and silence reign around us. We remain alone of a whole generation that is no more; And this is the first line of the poetics of the ruins. « [3]

 

As noted by Roland Mortier (The poetics of ruins in France, 1974):

« Diderot’s meditation is here more prospective than retrospective. Ruin makes less dream about what was than about what will be or more exactly what will be no more. Movement of mind reverses approach of Petrarch or that of Du Bellay. Reverie on ruins was a memory, here it became an anticipation. « [4]

[1] Salons, Diderot. Folio, 2008.

[2] Universal Geography, Pierre Deffontaines. Larousse, 1958.

[3] Salons, Diderot. Folio, 2008.

[4] Poetics of ruins, Roland Mortier. Droz, 1974.

On anticipe sur la destruction, on en vient à voir le monde à l’aune de son propre futur, c’est-à-dire de son inéluctable précarité. La grande Galerie du Louvre en ruines, toile de Robert, installée alors que le musée du Louvre est encore en construction, nous projette dans un futur sinon certain en tout cas probable, crie la vanité des civilisations, malgré tout le prestige et l’apparente solidité dont elles jouissent.

C’est à ce moment-là que la valeur historique des monuments prend progressivement de l’importance pour culminer à un moment où l’histoire culturelle a connu un fort développement. Au nom de l’évolution l’objet le plus insignifiant se voyait attribuer une valeur objective. Le monument fut enfin considéré comme une source d’informations, comme un témoignage de l’histoire, comme c’est effectivement le cas chez Bauman.

Le Romantisme trouve dans la ruine une puissante image du « mal du siècle ». L’homme romantique se projette dans la ruine, il y voit comme une allégorie de sa propre existence. Empathie avec la ruine que Chateaubriand, dans le Génie du Christianisme, promeut en véritable esthétique :

« Les ruines sont plus pittoresques que le monument frais et entier. Les ruines permettent d’ajourer les parois et de lancer au loin le regard vers les nues, les montagnes ».[1]

Selon lui donc, grâce aux ruines, qui sont par essence des édifices troués par le temps, l’horizon recule. En ce sens la ruine serait comme la condition de possibilité, ou plus précisément, le relais du regard sur le paysage. Le regard qui passe par le crible de la ruine découvre un paysage surdéterminé par tous les âges qu’il (et l’humanité avec lui) a traversé.

Curieusement, le regard qui passe par la ruine pour regarder le paysage dans un même temps humanise puissamment celui-ci, par le biais de la projection. N’importe qui ne peut s’empêcher d’imaginer un destin commun avec une bâtisse qui a été et dont il ne demeure que des restes, comme il ne restera de chacun de nous que des restes.

D’où la naissance du sentiment de sublime : c’est face à la ruine, marque de l’éphémère humain, que le paysage m’apparaît d’autant plus souverain. Mystique sacralisante, monumentalisation anachronique ou artificielle a posteriori, le rapport à la ruine est ambivalent. On pourrait y voir l’attachement à tout ce qui a apparence de passé qu’Aloïs Riegl appelle valeur d’ancienneté, valeur qui fait davantage intervenir l’affectivité que le jugement de l’historien.

Plus qu’une « image survivante », la ruine est un morceau de réel, des pierres dures, des pans de mur qui restent malgré les pluies et le vent au centre du paysage, au détour du chemin : un objet survivant et résistant, et qui nous survivra. La ruine a ceci de spécial qu’elle ne dit ni l’accomplissement ni l’aboutissement, comme veut le dire l’œuvre d’art. Elle est davantage l’envers du chef-d’œuvre qui lui recherche la maîtrise, l’achèvement et l’immortalité.

Des clichés donc fascinant, par l’imaginaire qu’ils évoquent et la mise en perspective qu’ils impliquent. Une esthétique d’un romantisme post-moderne où la ruine poétise le réel. A découvrir ici : http://www.kevinbauman.com/

[1] Le Génie du christianisme, René de Chateaubriand. Flammarion, 1993.

 

We anticipate destruction, we come to see the world by the yardstick of its own future, that is to say its ineluctable precariousness. The Galerie du Louvre in ruins, Robert’s canvas, installed while the Louvre Museum is still under construction, projects us into a incertain future, in any case probable, shouts vanity of civilizations, despite all prestige and apparent solidity that they have.

It’s at this point that historical value of monuments gradually assumes importance to culminate at a time when cultural history has been strongly developed. In the name of evolution the most insignificant object was attributed an objective value. Monument was finally regarded as a source of information, as a testimony of history, as is the case of Bauman’s houses.

Romanticism finds in ruin a powerful image of the « evil of the century. » Romantic man projects himself into ruin, he sees in it an allegory of his own existence. Empathy with ruin that Chateaubriand, in Genius of Christianity, promotes in true aesthetics:

 

« Ruins are more picturesque than fresh and whole monument. Ruins make it possible to open walls and cast off the gaze towards the clouds and the mountains. « [1]

 

According to him, thanks to the ruins, which are in essence buildings holested by time, horizon recedes. In this sense ruin would be like condition of possibility, or more preciserelay of landscapes. The look that passes through sieve of ruin discovers a landscape overdetermined by all ages it (and humanity with it) crossed.

Curiously, the gaze that passes through ruin to look at the landscape at the same time humanizes this powerfully, through projection. Anyone can imagining a common destiny with a building that has been and remains only ruins, as there will remain as each one of us only remain.

Hence, birth of the feeling of sublime: it’s in the face of ruin, the mark of human ephemera, that landscape appears to me all the more sovereign. Sacralizing mysticism, anachronistic or artificial monumentalisation a posteriori, relation to ruin is ambivalent. We could see in it attachment to all that has appearance of the past that Aloïs Riegl calls value of antiquity, a value that more affects affectivity than historical judgment.

More than a « surviving image », ruin is a piece of reality, hard stones, walls that remain in spite of rains and wind in the center of landscape, at the turn of the road: a surviving and resistant object, which will survive us. Ruin is special in that it does not say either accomplishment or end, as work of art means. It’s more the reverse of masterpiece that seeks mystery, completion and immortality.

So fascinating clichés, by imaginary they evoke and perspective they imply. An aesthetic of a postmodern romanticism where ruin poeticizes the real world. To discover here: http://www.kevinbauman.com/

 

[1] Christianity Genius, René de Chateaubriand. Flammarion, 1993.

 

Photographs © Kevin Bauman

Text © Aree Stöt

Laissez un commentaire